Intervention
de Sergio MOYA MENA
Secrétaire International du Parti de la Libération
Nationale du Costa Rica
Vice-Président de l’Union Internationale des Jeunesses Socialistes
« Nous
ne voulons pas, assurément, que le socialisme
soit, en Amérique, un calque et une copie. Il
doit être une création héroïque.
Nous devons
donner vie, avec notre propre réalité,
dans notre propre
langue, au socialisme indo-américain.
C’est là
une mission digne d’une nouvelle génération.
»
José
Carlos MARIATEGUI |
Je vous remercie,
camarades du Parti Socialiste français, pour votre invitation
à participer à vos débats internes, dans le
cadre de vos discussions de congrès. Je ne sais pas si l’une
des expériences récentes du socialisme latino-américain
peut vous être utile, mais le simple fait pour la gauche européenne
et la gauche latino-américaine de partager les expériences
du réel et l’analyse des défis auxquels nous faisons
face, me paraît être un échange très positif.
Un exercice qu’il faudra reproduire et renforcer.
Pendant tout le XXème siècle, le combat pour le socialisme
a été intrinsèquement lié à la
démocratisation politique et économique des sociétés
latino-américaines, à la réduction des inégalités
engendrées par le capitalisme et l’impérialisme, au
renforcement des droits des travailleurs, à la lutte contre
les dictatures, etc. … Depuis leurs créations comme partis
démocratiques et révolutionnaires, héritiers
de la doctrine « aprista » de Raúl HAYA DE LA
TORRE, de la Révolution mexicaine, du New Deal nord-américain
et des courants socialistes européens, les partis sociaux-démocrates
latino-américains ont été à la pointe
de nombreuses luttes sociales pour la démocratie et la justice
sociale.
Avec la chute des dictatures militaires et la démocratisation
du continent, ces organisations se sont transformées en véritables
alternatives de gouvernement, permettant à de nombreuses
d’entre elles de gagner les élections. Devenue parti de gouvernement,
la social-démocratie a mis en œuvre un ensemble typique de
politiques qui a permis de construire un modèle, ou un paradigme,
qui s’est vu stimulé par l’apogée du keynésianisme
et par les théories économiques développementalistes.
Ce « modèle social-démocrate » ou «
compromis social-démocrate », dont les fondamentaux
étaient Economie mixte + Etat Providence + Démocratie
politique, supposait que le capitalisme pourrait se réformer
et se transformer – à travers des « arrangements »
successifs – en un ordre socialiste qui maintiendrait la démocratie
représentative. De cette manière, les sociaux-démocrates
ont commencé à construire les structures politiques,
économiques et sociales qui n’ont pas seulement permis la
modernisation de l’économie – et son insertion dans le système
capitaliste mondial – mais également l’amélioration
substantielle des conditions de vie des travailleurs et des classes
populaires.
Les bases sociales de ces politiques se trouvaient principalement
dans le prolétariat urbain, les secteurs progressistes de
la bourgeoisie et des segments du monde agricole.
Les crises du
modèle
L’idée selon laquelle l’Etat doit fournir assistance et soutien
(en nature ou financier) aux citoyens dans le besoin, s’est rapidement
transformé en critère de consensus entre les élites
politiques latino-américaines, qui concevaient la progressivité
des politiques redistributives et d’assistance de l’Etat comme une
évolution endogène naturelle vers le développement
et la modernisation des économies.
Jusqu’à la moitié des années 70, le bilan des
conquêtes sociales-démocrates était très
positif, en ce qu’il avait permis de créer des sociétés
plus démocratiques, plus intégrées et plus
égalitaires.
Même si nous n’avons pas réussi à éradiquer
la misère et ses causes, la social-démocratie a substantiellement
amélioré la qualité de vie de nos concitoyens
; elle a intégré le monde paysan et les classes moyennes
à la vie politique active ; elle a défendu des politiques
extérieures anti-impérialistes ; et dans certains
cas, comme au Costa Rica, elle est même arrivée à
prendre des mesures aussi audacieuses que l’abolition de l’armée.
C’est aux partis sociaux-démocrates que l’on doit d’avoir
fait comprendre en Amérique Latine l’importance de l’idée
« nationale et populaire ». Ils ont fait prendre conscience
que la mise en œuvre de leur projet politique nécessitait
l’intégration de toutes les classes intéressées
par la révolution démocratique et anti-impérialiste,
dans un Front Unique et sous l’égide des forces réformistes
nationales. C’est là un élément extrêmement
important, dans la mesure où il n’y a pas de doute que les
politiques réformistes ont constitué le pas en avant
le plus déterminant pour l’hégémonie culturelle
de la gauche, grâce à l’intégration des intérêts
de différentes couches sociales : travailleurs, agriculteurs,
petite bourgeoisie, et étudiants.
Cependant, ce consensus, constitué autour de l’idée
de vivre-ensemble et de la nécessité de l’Etat-Providence,
a commencé à être entamé au début
des années 80, et aussi bien son efficacité que sa
nécessité se sont vues remettre en cause.
Beaucoup de choses paraissaient alors avoir changé sur le
continent, et le nouvel ordre international fit que les propositions
« classiques » de la social-démocratie paraissaient
ne plus être pertinentes pour faire face aux défis
que soulevaient les premières manifestations de la mondialisation.
La crise économique internationale et le grave problème
de la dette extérieure ont mis à jour la gravité
de la situation et l’incapacité des idées keynésiennes
à leur apporter des réponses.
L’un des principaux éléments de cette crise a été
le questionnement du rôle de l’Etat et de son incapacité
à agir comme agent du changement social et économique.
Celui-ci s’est vu dépassé par la montée des
attentes sociales et économiques, par son incapacité
à assumer ses différents rôles, par sa bureaucratie
et son incompétence financière.
En Amérique Latine, on a beaucoup cru que plus l’Etat intervenait
dans la vie sociale et dans la production, plus la société
dans son entier en profitait. La socialisation se confondait avec
l’étatisation pure et simple ; c’est ainsi que le poids grandissant
de l’Etat dans le secteur productif a fini par affaiblir le concept
même d’économie mixte.
La crise de la social-démocratie, comme idéologie
et comme ensemble de politiques menées concrètement,
a coïncidé avec les débuts de la Révolution
conservatrice ou néo-libérale, devenue à partir
des années 80 l’idéologie dominante. Le soi-disant
Consensus de Washington a fait du marché le principe absolu
ordonnant les relations économiques et sociales, doté
d’attributs « quasi-magiques », capable de résoudre
tous les problèmes de l’humanité. La liturgie libérale
a ainsi été complétée par différents
credo : la discipline fiscale, la suppression des allocations sociales,
la libéralisation du commerce, les privatisations, la dérégulation
et le renforcement des droits de la propriété intellectuelle.
Les partis sociaux-démocrates ont été sévèrement
affectés par la crise de l’étatisme et de l’Etat-Providence.
Le manque d’alternatives a fait que la social-démocratie
a perdu son essence transformatrice et sa capacité de proposition
; ce qui a impliqué qu’il a été, au moins,
difficile de la distinguer d’autres courants de pensée. De
même, les gouvernements sociaux-démocrates ont appliqué
les politiques d’ajustement structurel défendues par les
conservateurs. Ainsi, de la social-démocratie étatiste
des années 70, on est passé à une social-démocratie
qui a privatisé, qui a dérégulé l’économie,
qui s’est retiré de l’appareil de production et qui a affaibli
l’Etat-Providence.
Dans mon propre pays, le Costa Rica, des gouvernements de mon parti
ont initié deux des programmes d’ajustement structurel décidé
par le Fonds Monétaire International. Au Venezuela, l’ex-Président
Carlos Andrés PEREZ, Vice-Président de l’Internationale
Socialiste, a appliqué un programme néolibéral
de choc qui a provoqué un soulèvement populaire, occasionnant
la mort de plus de 300 personnes.
Ce glissement vers la droite peut partiellement s’expliquer par
l’usure de la relation entre les dirigeants des partis et leurs
bases populaires et syndicales, processus qui est allé de
pair avec la technocratisation de ces mêmes dirigeants.
Mais ce ne sont pas seulement les partis politiques qui ont été
confrontés à une crise de légitimité
face à la société civile ; d’autres acteurs
– également sujets de l’équation sociale-démocrate
-ont également été concernés, comme
les syndicats. L’offensive néolibérale a provoqué
une chute du nombre d’adhérents des syndicats et des partis,
et l’affaiblissement consécutif de la conscience sociale
et de la capacité de mobilisation.
Cette situation a amoindri encore davantage les bases sociales des
partis sociaux-démocrates, créant une distorsion entre
les intérêts que les partis prétendaient défendre
et l’action qu’ils ont vraiment menée. C’est-à-dire
que l’offre électorale ne coïncidait plus avec la gestion
gouvernementale, ce qui a entraîné de sérieux
problème de représentativité des partis.
La perte de l’essence réformiste sociale a eu pour conséquence
que les classes populaires, ouvrières et paysannes n’identifiaient
plus les partis sociaux-démocrates aux forces de transformation
sociale. Dans les grandes luttes populaires contre la privatisation
des services publics, contre la corruption, nous, sociaux-démocrates,
n’étions pas dans la rue avec le peuple.
Il a assurément été difficile de mettre en
œuvre des politiques alternatives, parce qu’il existait un contexte
international contraignant, avec les fuites de capitaux et les pressions
financières ; mais en de nombreux cas, nous avons accepté
cette situation avec une « extrême docilité ».
De nombreux leaders et idéologues de nos partis ont assumé
des positions en faveur d’un marché omnipotent, faisant même
écho à la critique néo-conservatrice de l’intervention
de l’Etat dans l’économie.
Les partis sociaux-démocrates ont abandonné leur travail
de réflexion, d’étude de la réalité,
d’analyse des moyens par lesquels le capitalisme mondial accentuait
les vieilles inégalités et en générait
de nouvelles. Dans tous les cas, quand un quelconque effort de réflexion
théorique a été mené, il n’a développé
que de nombreux éléments de diagnostic, et peu de
thérapies. Dans certains cas, les partis n’ont fonctionné
que comme des machines électorales. Et on a négligé
la formation politique de nouveaux cadres, en particulier des jeunes.
Tout cela a indiscutablement participé à l’affaiblissement
des partis. Si on compare les résultats électoraux
de la social-démocratie latino-américaine dans les
quinze dernières années, on constate un recul important
: il y a 15 ans, nous gouvernions dans 6 pays ; il y a 10 ans, dans
5 ; il y a 5 ans, dans 4 ; aujourd’hui, seulement dans 3.
Nous avons suivi avec beaucoup d’intérêt, depuis l’Amérique
Latine, le débat qu’a provoqué en Europe la Troisième
Voie. Ce débat a constitué un processus intéressant
et utile pour reposer la question de la définition du projet
socialiste pour l’avenir et celle de la responsabilité qui
incombe à nos partis.
Il n’a pas fallu beaucoup de temps pour que la Troisième
Voie révèle sa vraie nature, conservatrice et médiatique,
qui dénature le socialisme et ses principes. Il faut reconnaître
que la seule voix qui s’est exprimé contre l’opportunisme
scandaleux de la Troisième Voie fut celle du socialisme français
et de son leader Lionel JOSPIN.
La Troisième Voie a eu, sans aucun doute, un mérite
essentiel en Europe. Elle a créé les conditions d’un
débat nécessaire au sein de notre mouvement sur la
définition de nouvelles méthodes et de nouveaux instruments.
C’est ainsi que de nombreux partis socialistes européens
ont posé les termes d’un débat idéologique
interne salutaire – ce qui n’était pas arrivé depuis
longtemps.
Malheureusement, cela n’a pas été le cas en Amérique
Latine. Il a manqué sur le continent une réflexion
sur la remise en question des principes socialistes ; or, si les
partis sociaux-démocrates ne se réconcilient pas avec
ces principes, en les reformulant de manière créative,
le débat sur la social-démocratie latino-américaine
ne pourra se pencher sur la question de la rénovation, mais
en restera à la question de la survie. L’avenir nous prépare
d’importants changements sociaux en Amérique Latine, et ces
changements seront menés à leur terme, avec ou sans
les partis sociaux-démocrates traditionnels.
L’Amérique Latine a été le champ d’expérimentation
le plus tragique du néolibéralisme. Son héritage
est tristement évident. Le démantèlement des
programmes sociaux gouvernementaux, la privatisation des services
publics et l’abandon des agriculteurs par les gouvernements ont
entraîné une augmentation générale de
la pauvreté. Selon le Rapport « Panorama Social 2001
» de la Commission Economique pour l’Amérique Latine
(CEPAL), il y avait, en 2001, 214 millions de personnes (soit quasiment
43% de la population latino-américaine) vivant dans la pauvreté
; pour 2002, on s’attend à ce que la pauvreté touche
7 millions de personnes supplémentaires.
Le
plus aberrant, c’est que cette pauvreté n’est pas la conséquence
de la pénurie des ressources humaines et matérielles,
mais plutôt le résultat d’un système fondé
sur le chômage et la réduction a minima du coût
du travail, qui organise l’abondance de l’offre. C’est là
que le capitalisme fait la preuve de manière déchirante
de son incompatibilité avec l’égalité ou la
justice sociale. Les inégalités ne sont pas seulement
une aberration malheureuse du capitalisme, elles en sont le produit
naturel et une condition essentielle de son fonctionnement.
Le mécontentement à l’égard de ce modèle
a produit dans les deux dernières années une effervescence
sociale et politique grandissante dans tout le continent. Un grand
nombre de travailleurs, d’indigènes, de chômeurs, d’étudiants,
etc., ont joué un rôle direct dans la construction
d’un bloc social alternatif, qui a même permis de faire tomber
plus d’un gouvernement.
Le
fait que les partis sociaux-démocrates traditionnels traversent
actuellement une crise profonde ne signifie pas, chers camarades,
qu’il n’y a pas, pour la gauche, un énorme potentiel politique.
Nous assistons à une progression électorale significative
des nouvelles alternatives progressistes, comme le confirment les
récentes élections en Bolivie, en Equateur, au Brésil
et en Uruguay. Et comme la politique n’aime pas les espaces vides,
la demande sociale croissante a été capitalisée
par cette nouvelle génération de partis politiques
: précisément la « Nouvelle Gauche latino-américaine
», qui ne recouvre pas exactement le champ des partis sociaux-démocrates
traditionnels. C’est le cas du PT au Brésil, du MAS en Bolivie,
du Frente Amplio en Uruguay.
Les dernières élections nous ont montré que
les blocs constitués par des forces économiques et
politiques soutenant le modèle néolibéral depuis
vingt ans, sont en train de se disloquer. C’est un modèle
désormais stérile qui souffre d’un ras-le-bol évident
de la population. Au Brésil, la droite s’est ingéniée,
pour les trois dernières élections, à «
fabriquer » des candidats susceptibles de battre Lula DA SILVA.
Cette année, elle n’a pas été capable de refaire
la même chose ; et il semble que le même processus soit
en train de produire dans d’autres pays de la région.
En Bolivie, le leader indigène Evo MORALES et son parti,
le MAS (Mouvement vers le Socialisme), ont obtenu 21% au premier
tour des élections présidentielles de juin dernier.
Le MAS est le lieu de convergence d’un grand nombre d’organisations
indiennes productrices de feuilles de coca. avec un discours anti-capitaliste,
anti-impérialiste et démocratique à partir
de la dimension collective, le succès du MAS est le résultat
du combat qui prend de l’ampleur du peuple bolivien contre ses oppresseurs
intérieurs et extérieurs.
La conjonction des intérêts de l’oligarchie et de l’Ambassade
des Etats-Unis associée à la complicité des
sociaux-démocrates du MIR (Mouvement de la Gauche Révolutionnaire)
ont empêché l’élection de MORALES à la
Présidence au Congrès National. Cependant, le MAS
est devenu la deuxième force politique du pays, obtenant
le même nombre de députés que le MIP (Mouvement
Indio Pachacuti) qui défend « un socialisme d’inspiration
inca ». Pour la première fois de son histoire, la Bolivie
a un Parlement pluri-national, représentant les différentes
nations, dans lequel on parle 5 langues différentes.
En
Equateur, les candidats de gauche ont totalisé 45% des votes
au premier tour des élections présidentielles d’octobre.
Le Colonel en retraite Lucio GUTIERREZ, leader des Officiers qui
ont soutenu le soulèvement indien du 21 janvier 2000 (qui
a provoqué la chute du Président Jamil MAHUAD) a réussi
à atteindre le deuxième tour. Avec le soutien de l’Axe
Pachacuti, bras politique de la puissante Confédération
Nationale des Organisations Indigènes (CONAIE) et d’un grand
nombre de mouvements sociaux et paysans, GUTIERREZ a été
élu contre l’oligarque Gustavo NOBOA, dimanche 21 novembre
dernier.
Le
Vénézuéla est un autre exemple significatif.
Le Président Hugo CHAVEZ et sa « Révolution
Bolivarienne » ont défié l’oligarchie et la
classe politique traditionnelle corrompue. Il a été
le seul président latino-américain à s’être
opposé d’une quelconque manière aux initiatives impérialistes
nord-américaines telles que la zone de libre échange
des Amériques (ALCA) ou le Plan Colombia.
Mais
c’est la victoire électorale de Lula DA SILVA et du Parti
des Travailleurs au Brésil qui constitue la preuve la plus
indiscutable du fait que le changement s’accélère
sur le continent.
Cette
victoire est le résultat du travail mené pendant de
nombreuses années pour construire un projet politique et
social dont le fondement est une profonde radicalisation de la démocratie.
Il n’est dès lors pas étonnant que cinq des six candidats
à la Présidence de la République aient pu être
socialistes, pas plus que le fait qu’un sondage réalisé
par l’Institut IBOPE l’année dernière, ait pu mettre
en évidence que 55% de la population brésilienne soutiendrait
une révolution socialiste.
Le
PT, bien qu’il soit un parti fondé par la classe ouvrière,
a eu la capacité de réaliser ce qui a toujours été
l’aspiration de la gauche latino-américaine : constituer
un Bloc historique avec les mouvements sociaux, les syndicats, les
communautés religieuses de base, les paysans sans terre,
les intellectuels, les artistes, etc. …
Cela
a transformé le PT en un parti doté d’un extraordinaire
ancrage populaire, en une des plus puissantes organisations socialistes
du monde. Le triomphe de Lula est transcendant, parce qu’il incarne
une indiscutable défaite pour le néo-libéralisme,
et parce qu’il est le triomphe d’un nouveau type de gauche, distincte
du modèle traditionnel du parti marxiste bureaucratique et
vertical aussi bien que de la social-démocratie classique.
C’est une gauche moderne, « post Guerre Froide », capable
de se développer avec créativité dans le cadre
du capitalisme mondial.
Avec
pour bases l’éthique en politique, la priorité donnée
aux questions sociales et pour projet alternatif un Brésil
plus juste et solidaire, les Etats et villes gouvernées par
le PT ont fait l’expérience d’une amélioration significative
de la qualité de la vie de la population, d’une baisse importante
du niveau de corruption et, surtout, d’une nouvelle façon
de faire de la politique. Des initiatives comme la Banque du Peuple,
le programmes de loyers minimum ou le Budget participatif ont joué
un rôle fondamental dans la démocratisation des villes
dirigées par le PT et dans l’amélioration du contrôle
social des dépenses publiques. Ce sont là des pratiques
de gouvernement qui démontrent qu’une autre méthode
est possible, que nous pouvons atteindre une véritable démocratie
participative.
Les défis
du socialisme latino-américain
Le sociologue français Alain TOURAINE remarquait, il y a
quelques mois, dans un article publié par la Revue Foreign
Affairs, que le fait d’avoir, en Amérique Latine, des sociétés
duales entre élites riches et masses dépossédées,
rendait très difficile le maintien de processus politiques
continus, ce qui rend difficile la conciliation des demandes sociales
avec les perspectives internationales.
Heureusement, cette tendance commence à s’inverser. Chaque
jour, la conscience grandit de la nécessité de combattre
la mondialisation libérale au-delà des frontières
nationales.
A côté d’initiatives comme le Forum Mondial de Porto
Alegre, une importante coalition de mouvements sociaux est apparue,
pour faire face à la mondialisation et à ses traductions
concrètes : l’ALCA, le Plan Colombia, l’Accord de libre échange
d’Amérique du Nord (ALENA-NAFTA).
Ceci illustre, pour la première fois depuis longtemps, que
les minorités dépossédées ne sont pas
seulement des victimes, mais qu’elles sont ou peuvent être
des actrices essentielles qui, animées par la défense
de la liberté, de la justice et de la dignité, sont
prêtes à imaginer et à proposer, depuis l’Amérique
Latine, une mondialisation alternative.
Le
Brésil et la Bolivie, dans lesquels les mouvements sociaux
ont joué un rôle fondamental dans la conquête
de nouveaux espaces politiques pour le socialisme, sont des exemples
de convergence de la gauche politique avec la gauche sociale. Ce
qui ne paraît pas du tout être chose faite dans le reste
du monde, où existe une méfiance mutuelle entre les
mouvements sociaux anti-mondialisation et les partis socialistes.
Pour les premiers, les partis ne servent qu’à « mener
en bateau » leurs sociétés, dans un rituel d’élections
tous les quatre ou cinq ans ; ils considèrent les partis
comme faisant partie du « statu quo » et non comme les
instruments du changement social. Pour les partis, les mouvements
sociaux développent une critique dangereuse de la politique,
méconnaissant le fait que celle-ci est l’espace légitimement
démocratique pour initier le changement social et politique,
et que la société civile est toujours un espace trop
hétérogène et plein de contradictions.
Le
dialogue et le rassemblement de ces deux secteurs sont une priorité
absolue pour le socialisme latino-américain. Ce qui implique
des changements de comportement. Aussi bien la gauche sociale que
la gauche politique doivent comprendre que la transformation sociale
ne se produit pas naturellement, spontanément, pas plus qu’elle
n’est le fruit d’une « concession généreuse
» des puissants. La construction d’une quelconque force populaire
contre le système, qui aspire à transformer qualitativement
la société, nécessite forcément un instrument
politique, c’est-à-dire un parti ou un front politique.
Mais les partis doivent également reconnaître que la
reconstruction d’un projet d’avenir, dans lequel ils se rassembleraient
avec la gauche sociale, requiert que soient exorcisées les
pratiques et les vices du passé : dogmatisme, avant-gardisme,
sectarisme, réductionnisme de classes, etc. …
Le
nouveau modèle de parti dont la gauche latino-américaine
a besoin est un parti tourné vers la société.
Sa force ne doit pas se mesurer à son nombre d’adhérents
mais à son influence dans la société. Il est
également très important que le parti assume le combat
contre toutes les formes d’oppression, défendant tous ceux
qui sont victimes de discriminations et d’exclusion économiques,
politiques, sociales et culturelles. C’est là précisément
un autre aspect caractéristique du succès du PT.
Un nouvel Internationalisme
La rénovation des partis socialistes latino-américains
nous amène à la nécessaire construction d’un
nouvel internationalisme.
Dans ce domaine, il s’en faut de beaucoup que les partis socialistes
d’Amérique Latine soient sensibilisés à la
nécessité d’investir plus d’efforts sur le terrain
international. L’Internationale Socialiste ne peut plus continuer
à être, en Amérique Latine, un « club
d’amis », sans influence sur la vie politique du continent,
et dont les réunions ont un niveau de discussion théorique
si pauvre.
Le défi essentiel du socialisme, en Amérique Latine
et dans le monde, est de définir un véritable internationalisme,
qui impliquerait nécessairement, pour les partis, un programme
de gouvernement à court terme et un programme internationaliste
à long terme, dont l’objectif ne peut être que la démocratie
mondiale.
En tirant profit de l’avancée de partenaires importants dans
la gauche, on pourrait créer les conditions d’un nouveau
rapport de forces au niveau planétaire, qui rendrait possible
la remise en cause critique d’initiatives telles que la zone de
libre échange des Amériques (ALCA), jusqu’ici acceptées
docilement par tous les gouvernements latino-américains et
qui n’est rien d’autre qu’une « annexion par les Etats-Unis
».
En Amérique Latine, les conditions sont réunies pour
définir des projets alternatifs ayant une assise populaire.
Cependant, nous ne pouvons pas nous laisser aller au triomphalisme.
La conquête d’espaces politiques importants ne signifie pas
que nous, socialistes latino-américains, ayons déjà
un projet alternatif global au système libéral.
Le politologue Immanuel WALLERSTEIN a écrit dans «
Après le Capitalisme » que la crise actuelle est si
profonde qu'il faudra beaucoup de temps – peut être deux décennies
– avant que nous n'ayons une alternative claire au système.
Le discours dominant nous répète, jour après
jour, qu’il n’y a pas d’alternative possible. Après le triomphe
de Lula, un nombre incalculable d'articles parus dans la presse,
inféodée au système, a multiplié les
avertissements : il ne serait donc pas « opportun »
de mettre en œuvre des politiques qui « rompraient »
avec le Consensus de Washington. Si Lula appliquait un programme
socialiste, alors viendrait le chaos.
De nombreux sociaux-démocrates latino-américains ont
fini par faire leurs ce discours. On leur a tellement dit qu'il
n'y a pas d'alternatives qu'ils ont fini par le croire.
Qu'est-ce que le socialisme au début de ce nouveau siècle
? Une des conclusions de l'excellent livre de Donald SASSOON, «
100 ans de socialisme », c'est que le socialisme a échoué
dans ses tentatives d’abolir le capitalisme. Le plus qu'il a pu
faire a été de le « civiliser » grâce
à l'Etat-Providence. Aujourd'hui, il semble que la tradition
socialiste s'est mise sous le joug d'une sorte de libéralisme
qui admet le besoin de certaines politiques égalitaristes,
mais notre mouvement n'assume pas une rupture radicale avec la société
capitaliste.
Je ne crois en aucune manière que c'est là que la
mission historique du socialisme s'est épuisée. Je
me refuse à croire que l'ordre social et économique
actuel constitue « l'apogée de l'histoire humaine »
comme l'assurait FUKUYAMA il y a trois ans.
La mondialisation libérale présente ce grand paradoxe
que, d'un côté, cette révolution économique
et les nouvelles technologies permettent l'intégration des
peuples et des nations dans le progrès, mais que, de l'autre
côté, elle promeut la rénovation des pratiques
d'exploitation capitaliste les plus barbares.
Cet ordre, nourri par la stricte logique du profit, est indéfendable,
que ce soit du point de vue économique, environnemental ou
éthique. Son échec à assurer le vivre-ensemble
et à garantir la démocratie est dû à
la conception philosophique qui le sous-tend : le libéralisme
tel qu'il existe, comme noyau de la pensée unique.
La mondialisation libérale en tant qu'idéologie implique
toute une série de valeurs et d'activités que le socialisme
ne peut accepter : l'individualisme égoïste, sans morale
ni solidarité ; une compétition sans entraves, qui
s’étend depuis la sphère du marché jusqu’à
l'ensemble des relations humaines ; l'inégalité comme
critère d'existence et comme fondement du fonctionnement
du système ; la réussite sociale et l'argent comme
éléments moteurs de l'être humain.
Du point de vue éthique, les valeurs du socialisme seront
toujours supérieures. Pas seulement en tant que simple perspective
philosophique, mais d'abord, fondamentalement, comme une aspiration,
un objectif à atteindre.
Mais cette supériorité éthique n'est pas pertinente
si nous ne construisons pas une alternative efficace au système
de la mondialisation libérale. En Amérique Latine,
nous ne l'avons pas définie, mais au moins, nous avons trouvé
le chemin du changement social, et il y a des millions de latino-américains
disposés à le suivre.
Je crois, comme l'a remarqué Martha HARNECKER, que cela pose
pour la gauche la question de la remise en cause générale
de la politique, pour la voir non comme « l'art du possible
» mais comme « l'art de rendre possible l'impossible
». Mais il nous faut également recommencer à
rêver, parce qu'une vie sans utopie n'est que l'antichambre
de la mort.
Ce chemin passe, en Amérique Latine, par une radicalisation
de la démocratie, par le renforcement de la participation
et par un retour aux principes mêmes qui inspirèrent
les précurseurs des idées socialistes dans notre continent
il y a cent ans. Etre fiers de nos principes, c'est être fiers
de la flamme, pas des cendres, a dit Jean JAURES. Cela signifie,
pour nous, retrouver le peuple et les opprimés, que nous
nous sommes engagés à défendre. Parce que c'est
pour cela que nous faisons de la politique, pour changer la vie.
L'avenir appartient
au socialisme ! |