Intervention de Sergio MOYA MENA
Secrétaire International du Parti de la Libération Nationale du Costa Rica
Vice-Président de l’Union Internationale des Jeunesses Socialistes


« Nous ne voulons pas, assurément, que le socialisme soit, en Amérique, un calque et une copie. Il doit être une création héroïque.

Nous devons donner vie, avec notre propre réalité,

dans notre propre langue, au socialisme indo-américain.

C’est là une mission digne d’une nouvelle génération. »

 

José Carlos MARIATEGUI

 

 




Je vous remercie, camarades du Parti Socialiste français, pour votre invitation à participer à vos débats internes, dans le cadre de vos discussions de congrès. Je ne sais pas si l’une des expériences récentes du socialisme latino-américain peut vous être utile, mais le simple fait pour la gauche européenne et la gauche latino-américaine de partager les expériences du réel et l’analyse des défis auxquels nous faisons face, me paraît être un échange très positif. Un exercice qu’il faudra reproduire et renforcer.

Pendant tout le XXème siècle, le combat pour le socialisme a été intrinsèquement lié à la démocratisation politique et économique des sociétés latino-américaines, à la réduction des inégalités engendrées par le capitalisme et l’impérialisme, au renforcement des droits des travailleurs, à la lutte contre les dictatures, etc. … Depuis leurs créations comme partis démocratiques et révolutionnaires, héritiers de la doctrine « aprista » de Raúl HAYA DE LA TORRE, de la Révolution mexicaine, du New Deal nord-américain et des courants socialistes européens, les partis sociaux-démocrates latino-américains ont été à la pointe de nombreuses luttes sociales pour la démocratie et la justice sociale.
Avec la chute des dictatures militaires et la démocratisation du continent, ces organisations se sont transformées en véritables alternatives de gouvernement, permettant à de nombreuses d’entre elles de gagner les élections. Devenue parti de gouvernement, la social-démocratie a mis en œuvre un ensemble typique de politiques qui a permis de construire un modèle, ou un paradigme, qui s’est vu stimulé par l’apogée du keynésianisme et par les théories économiques développementalistes.
Ce « modèle social-démocrate » ou « compromis social-démocrate », dont les fondamentaux étaient Economie mixte + Etat Providence + Démocratie politique, supposait que le capitalisme pourrait se réformer et se transformer – à travers des « arrangements » successifs – en un ordre socialiste qui maintiendrait la démocratie représentative. De cette manière, les sociaux-démocrates ont commencé à construire les structures politiques, économiques et sociales qui n’ont pas seulement permis la modernisation de l’économie – et son insertion dans le système capitaliste mondial – mais également l’amélioration substantielle des conditions de vie des travailleurs et des classes populaires.
Les bases sociales de ces politiques se trouvaient principalement dans le prolétariat urbain, les secteurs progressistes de la bourgeoisie et des segments du monde agricole.

Les crises du modèle

L’idée selon laquelle l’Etat doit fournir assistance et soutien (en nature ou financier) aux citoyens dans le besoin, s’est rapidement transformé en critère de consensus entre les élites politiques latino-américaines, qui concevaient la progressivité des politiques redistributives et d’assistance de l’Etat comme une évolution endogène naturelle vers le développement et la modernisation des économies.
Jusqu’à la moitié des années 70, le bilan des conquêtes sociales-démocrates était très positif, en ce qu’il avait permis de créer des sociétés plus démocratiques, plus intégrées et plus égalitaires.
Même si nous n’avons pas réussi à éradiquer la misère et ses causes, la social-démocratie a substantiellement amélioré la qualité de vie de nos concitoyens ; elle a intégré le monde paysan et les classes moyennes à la vie politique active ; elle a défendu des politiques extérieures anti-impérialistes ; et dans certains cas, comme au Costa Rica, elle est même arrivée à prendre des mesures aussi audacieuses que l’abolition de l’armée.
C’est aux partis sociaux-démocrates que l’on doit d’avoir fait comprendre en Amérique Latine l’importance de l’idée « nationale et populaire ». Ils ont fait prendre conscience que la mise en œuvre de leur projet politique nécessitait l’intégration de toutes les classes intéressées par la révolution démocratique et anti-impérialiste, dans un Front Unique et sous l’égide des forces réformistes nationales. C’est là un élément extrêmement important, dans la mesure où il n’y a pas de doute que les politiques réformistes ont constitué le pas en avant le plus déterminant pour l’hégémonie culturelle de la gauche, grâce à l’intégration des intérêts de différentes couches sociales : travailleurs, agriculteurs, petite bourgeoisie, et étudiants.

Cependant, ce consensus, constitué autour de l’idée de vivre-ensemble et de la nécessité de l’Etat-Providence, a commencé à être entamé au début des années 80, et aussi bien son efficacité que sa nécessité se sont vues remettre en cause.
Beaucoup de choses paraissaient alors avoir changé sur le continent, et le nouvel ordre international fit que les propositions « classiques » de la social-démocratie paraissaient ne plus être pertinentes pour faire face aux défis que soulevaient les premières manifestations de la mondialisation. La crise économique internationale et le grave problème de la dette extérieure ont mis à jour la gravité de la situation et l’incapacité des idées keynésiennes à leur apporter des réponses.
L’un des principaux éléments de cette crise a été le questionnement du rôle de l’Etat et de son incapacité à agir comme agent du changement social et économique. Celui-ci s’est vu dépassé par la montée des attentes sociales et économiques, par son incapacité à assumer ses différents rôles, par sa bureaucratie et son incompétence financière.
En Amérique Latine, on a beaucoup cru que plus l’Etat intervenait dans la vie sociale et dans la production, plus la société dans son entier en profitait. La socialisation se confondait avec l’étatisation pure et simple ; c’est ainsi que le poids grandissant de l’Etat dans le secteur productif a fini par affaiblir le concept même d’économie mixte.
La crise de la social-démocratie, comme idéologie et comme ensemble de politiques menées concrètement, a coïncidé avec les débuts de la Révolution conservatrice ou néo-libérale, devenue à partir des années 80 l’idéologie dominante. Le soi-disant Consensus de Washington a fait du marché le principe absolu ordonnant les relations économiques et sociales, doté d’attributs « quasi-magiques », capable de résoudre tous les problèmes de l’humanité. La liturgie libérale a ainsi été complétée par différents credo : la discipline fiscale, la suppression des allocations sociales, la libéralisation du commerce, les privatisations, la dérégulation et le renforcement des droits de la propriété intellectuelle.


Les partis sociaux-démocrates ont été sévèrement affectés par la crise de l’étatisme et de l’Etat-Providence.
Le manque d’alternatives a fait que la social-démocratie a perdu son essence transformatrice et sa capacité de proposition ; ce qui a impliqué qu’il a été, au moins, difficile de la distinguer d’autres courants de pensée. De même, les gouvernements sociaux-démocrates ont appliqué les politiques d’ajustement structurel défendues par les conservateurs. Ainsi, de la social-démocratie étatiste des années 70, on est passé à une social-démocratie qui a privatisé, qui a dérégulé l’économie, qui s’est retiré de l’appareil de production et qui a affaibli l’Etat-Providence.
Dans mon propre pays, le Costa Rica, des gouvernements de mon parti ont initié deux des programmes d’ajustement structurel décidé par le Fonds Monétaire International. Au Venezuela, l’ex-Président Carlos Andrés PEREZ, Vice-Président de l’Internationale Socialiste, a appliqué un programme néolibéral de choc qui a provoqué un soulèvement populaire, occasionnant la mort de plus de 300 personnes.
Ce glissement vers la droite peut partiellement s’expliquer par l’usure de la relation entre les dirigeants des partis et leurs bases populaires et syndicales, processus qui est allé de pair avec la technocratisation de ces mêmes dirigeants.
Mais ce ne sont pas seulement les partis politiques qui ont été confrontés à une crise de légitimité face à la société civile ; d’autres acteurs – également sujets de l’équation sociale-démocrate -ont également été concernés, comme les syndicats. L’offensive néolibérale a provoqué une chute du nombre d’adhérents des syndicats et des partis, et l’affaiblissement consécutif de la conscience sociale et de la capacité de mobilisation.
Cette situation a amoindri encore davantage les bases sociales des partis sociaux-démocrates, créant une distorsion entre les intérêts que les partis prétendaient défendre et l’action qu’ils ont vraiment menée. C’est-à-dire que l’offre électorale ne coïncidait plus avec la gestion gouvernementale, ce qui a entraîné de sérieux problème de représentativité des partis.
La perte de l’essence réformiste sociale a eu pour conséquence que les classes populaires, ouvrières et paysannes n’identifiaient plus les partis sociaux-démocrates aux forces de transformation sociale. Dans les grandes luttes populaires contre la privatisation des services publics, contre la corruption, nous, sociaux-démocrates, n’étions pas dans la rue avec le peuple.
Il a assurément été difficile de mettre en œuvre des politiques alternatives, parce qu’il existait un contexte international contraignant, avec les fuites de capitaux et les pressions financières ; mais en de nombreux cas, nous avons accepté cette situation avec une « extrême docilité ». De nombreux leaders et idéologues de nos partis ont assumé des positions en faveur d’un marché omnipotent, faisant même écho à la critique néo-conservatrice de l’intervention de l’Etat dans l’économie.
Les partis sociaux-démocrates ont abandonné leur travail de réflexion, d’étude de la réalité, d’analyse des moyens par lesquels le capitalisme mondial accentuait les vieilles inégalités et en générait de nouvelles. Dans tous les cas, quand un quelconque effort de réflexion théorique a été mené, il n’a développé que de nombreux éléments de diagnostic, et peu de thérapies. Dans certains cas, les partis n’ont fonctionné que comme des machines électorales. Et on a négligé la formation politique de nouveaux cadres, en particulier des jeunes.
Tout cela a indiscutablement participé à l’affaiblissement des partis. Si on compare les résultats électoraux de la social-démocratie latino-américaine dans les quinze dernières années, on constate un recul important : il y a 15 ans, nous gouvernions dans 6 pays ; il y a 10 ans, dans 5 ; il y a 5 ans, dans 4 ; aujourd’hui, seulement dans 3.


Nous avons suivi avec beaucoup d’intérêt, depuis l’Amérique Latine, le débat qu’a provoqué en Europe la Troisième Voie. Ce débat a constitué un processus intéressant et utile pour reposer la question de la définition du projet socialiste pour l’avenir et celle de la responsabilité qui incombe à nos partis.
Il n’a pas fallu beaucoup de temps pour que la Troisième Voie révèle sa vraie nature, conservatrice et médiatique, qui dénature le socialisme et ses principes. Il faut reconnaître que la seule voix qui s’est exprimé contre l’opportunisme scandaleux de la Troisième Voie fut celle du socialisme français et de son leader Lionel JOSPIN.
La Troisième Voie a eu, sans aucun doute, un mérite essentiel en Europe. Elle a créé les conditions d’un débat nécessaire au sein de notre mouvement sur la définition de nouvelles méthodes et de nouveaux instruments. C’est ainsi que de nombreux partis socialistes européens ont posé les termes d’un débat idéologique interne salutaire – ce qui n’était pas arrivé depuis longtemps.
Malheureusement, cela n’a pas été le cas en Amérique Latine. Il a manqué sur le continent une réflexion sur la remise en question des principes socialistes ; or, si les partis sociaux-démocrates ne se réconcilient pas avec ces principes, en les reformulant de manière créative, le débat sur la social-démocratie latino-américaine ne pourra se pencher sur la question de la rénovation, mais en restera à la question de la survie. L’avenir nous prépare d’importants changements sociaux en Amérique Latine, et ces changements seront menés à leur terme, avec ou sans les partis sociaux-démocrates traditionnels.

L’Amérique Latine a été le champ d’expérimentation le plus tragique du néolibéralisme. Son héritage est tristement évident. Le démantèlement des programmes sociaux gouvernementaux, la privatisation des services publics et l’abandon des agriculteurs par les gouvernements ont entraîné une augmentation générale de la pauvreté. Selon le Rapport « Panorama Social 2001 » de la Commission Economique pour l’Amérique Latine (CEPAL), il y avait, en 2001, 214 millions de personnes (soit quasiment 43% de la population latino-américaine) vivant dans la pauvreté ; pour 2002, on s’attend à ce que la pauvreté touche 7 millions de personnes supplémentaires.

Le plus aberrant, c’est que cette pauvreté n’est pas la conséquence de la pénurie des ressources humaines et matérielles, mais plutôt le résultat d’un système fondé sur le chômage et la réduction a minima du coût du travail, qui organise l’abondance de l’offre. C’est là que le capitalisme fait la preuve de manière déchirante de son incompatibilité avec l’égalité ou la justice sociale. Les inégalités ne sont pas seulement une aberration malheureuse du capitalisme, elles en sont le produit naturel et une condition essentielle de son fonctionnement.
Le mécontentement à l’égard de ce modèle a produit dans les deux dernières années une effervescence sociale et politique grandissante dans tout le continent. Un grand nombre de travailleurs, d’indigènes, de chômeurs, d’étudiants, etc., ont joué un rôle direct dans la construction d’un bloc social alternatif, qui a même permis de faire tomber plus d’un gouvernement.

Le fait que les partis sociaux-démocrates traditionnels traversent actuellement une crise profonde ne signifie pas, chers camarades, qu’il n’y a pas, pour la gauche, un énorme potentiel politique. Nous assistons à une progression électorale significative des nouvelles alternatives progressistes, comme le confirment les récentes élections en Bolivie, en Equateur, au Brésil et en Uruguay. Et comme la politique n’aime pas les espaces vides, la demande sociale croissante a été capitalisée par cette nouvelle génération de partis politiques : précisément la « Nouvelle Gauche latino-américaine », qui ne recouvre pas exactement le champ des partis sociaux-démocrates traditionnels. C’est le cas du PT au Brésil, du MAS en Bolivie, du Frente Amplio en Uruguay.
Les dernières élections nous ont montré que les blocs constitués par des forces économiques et politiques soutenant le modèle néolibéral depuis vingt ans, sont en train de se disloquer. C’est un modèle désormais stérile qui souffre d’un ras-le-bol évident de la population. Au Brésil, la droite s’est ingéniée, pour les trois dernières élections, à « fabriquer » des candidats susceptibles de battre Lula DA SILVA. Cette année, elle n’a pas été capable de refaire la même chose ; et il semble que le même processus soit en train de produire dans d’autres pays de la région.

En Bolivie, le leader indigène Evo MORALES et son parti, le MAS (Mouvement vers le Socialisme), ont obtenu 21% au premier tour des élections présidentielles de juin dernier. Le MAS est le lieu de convergence d’un grand nombre d’organisations indiennes productrices de feuilles de coca. avec un discours anti-capitaliste, anti-impérialiste et démocratique à partir de la dimension collective, le succès du MAS est le résultat du combat qui prend de l’ampleur du peuple bolivien contre ses oppresseurs intérieurs et extérieurs.
La conjonction des intérêts de l’oligarchie et de l’Ambassade des Etats-Unis associée à la complicité des sociaux-démocrates du MIR (Mouvement de la Gauche Révolutionnaire) ont empêché l’élection de MORALES à la Présidence au Congrès National. Cependant, le MAS est devenu la deuxième force politique du pays, obtenant le même nombre de députés que le MIP (Mouvement Indio Pachacuti) qui défend « un socialisme d’inspiration inca ». Pour la première fois de son histoire, la Bolivie a un Parlement pluri-national, représentant les différentes nations, dans lequel on parle 5 langues différentes.

En Equateur, les candidats de gauche ont totalisé 45% des votes au premier tour des élections présidentielles d’octobre. Le Colonel en retraite Lucio GUTIERREZ, leader des Officiers qui ont soutenu le soulèvement indien du 21 janvier 2000 (qui a provoqué la chute du Président Jamil MAHUAD) a réussi à atteindre le deuxième tour. Avec le soutien de l’Axe Pachacuti, bras politique de la puissante Confédération Nationale des Organisations Indigènes (CONAIE) et d’un grand nombre de mouvements sociaux et paysans, GUTIERREZ a été élu contre l’oligarque Gustavo NOBOA, dimanche 21 novembre dernier.

Le Vénézuéla est un autre exemple significatif. Le Président Hugo CHAVEZ et sa « Révolution Bolivarienne » ont défié l’oligarchie et la classe politique traditionnelle corrompue. Il a été le seul président latino-américain à s’être opposé d’une quelconque manière aux initiatives impérialistes nord-américaines telles que la zone de libre échange des Amériques (ALCA) ou le Plan Colombia.

Mais c’est la victoire électorale de Lula DA SILVA et du Parti des Travailleurs au Brésil qui constitue la preuve la plus indiscutable du fait que le changement s’accélère sur le continent.

Cette victoire est le résultat du travail mené pendant de nombreuses années pour construire un projet politique et social dont le fondement est une profonde radicalisation de la démocratie. Il n’est dès lors pas étonnant que cinq des six candidats à la Présidence de la République aient pu être socialistes, pas plus que le fait qu’un sondage réalisé par l’Institut IBOPE l’année dernière, ait pu mettre en évidence que 55% de la population brésilienne soutiendrait une révolution socialiste.

Le PT, bien qu’il soit un parti fondé par la classe ouvrière, a eu la capacité de réaliser ce qui a toujours été l’aspiration de la gauche latino-américaine : constituer un Bloc historique avec les mouvements sociaux, les syndicats, les communautés religieuses de base, les paysans sans terre, les intellectuels, les artistes, etc. …

Cela a transformé le PT en un parti doté d’un extraordinaire ancrage populaire, en une des plus puissantes organisations socialistes du monde. Le triomphe de Lula est transcendant, parce qu’il incarne une indiscutable défaite pour le néo-libéralisme, et parce qu’il est le triomphe d’un nouveau type de gauche, distincte du modèle traditionnel du parti marxiste bureaucratique et vertical aussi bien que de la social-démocratie classique. C’est une gauche moderne, « post Guerre Froide », capable de se développer avec créativité dans le cadre du capitalisme mondial.

Avec pour bases l’éthique en politique, la priorité donnée aux questions sociales et pour projet alternatif un Brésil plus juste et solidaire, les Etats et villes gouvernées par le PT ont fait l’expérience d’une amélioration significative de la qualité de la vie de la population, d’une baisse importante du niveau de corruption et, surtout, d’une nouvelle façon de faire de la politique. Des initiatives comme la Banque du Peuple, le programmes de loyers minimum ou le Budget participatif ont joué un rôle fondamental dans la démocratisation des villes dirigées par le PT et dans l’amélioration du contrôle social des dépenses publiques. Ce sont là des pratiques de gouvernement qui démontrent qu’une autre méthode est possible, que nous pouvons atteindre une véritable démocratie participative.

Les défis du socialisme latino-américain

Le sociologue français Alain TOURAINE remarquait, il y a quelques mois, dans un article publié par la Revue Foreign Affairs, que le fait d’avoir, en Amérique Latine, des sociétés duales entre élites riches et masses dépossédées, rendait très difficile le maintien de processus politiques continus, ce qui rend difficile la conciliation des demandes sociales avec les perspectives internationales.
Heureusement, cette tendance commence à s’inverser. Chaque jour, la conscience grandit de la nécessité de combattre la mondialisation libérale au-delà des frontières nationales.
A côté d’initiatives comme le Forum Mondial de Porto Alegre, une importante coalition de mouvements sociaux est apparue, pour faire face à la mondialisation et à ses traductions concrètes : l’ALCA, le Plan Colombia, l’Accord de libre échange d’Amérique du Nord (ALENA-NAFTA).
Ceci illustre, pour la première fois depuis longtemps, que les minorités dépossédées ne sont pas seulement des victimes, mais qu’elles sont ou peuvent être des actrices essentielles qui, animées par la défense de la liberté, de la justice et de la dignité, sont prêtes à imaginer et à proposer, depuis l’Amérique Latine, une mondialisation alternative.

Le Brésil et la Bolivie, dans lesquels les mouvements sociaux ont joué un rôle fondamental dans la conquête de nouveaux espaces politiques pour le socialisme, sont des exemples de convergence de la gauche politique avec la gauche sociale. Ce qui ne paraît pas du tout être chose faite dans le reste du monde, où existe une méfiance mutuelle entre les mouvements sociaux anti-mondialisation et les partis socialistes. Pour les premiers, les partis ne servent qu’à « mener en bateau » leurs sociétés, dans un rituel d’élections tous les quatre ou cinq ans ; ils considèrent les partis comme faisant partie du « statu quo » et non comme les instruments du changement social. Pour les partis, les mouvements sociaux développent une critique dangereuse de la politique, méconnaissant le fait que celle-ci est l’espace légitimement démocratique pour initier le changement social et politique, et que la société civile est toujours un espace trop hétérogène et plein de contradictions.

Le dialogue et le rassemblement de ces deux secteurs sont une priorité absolue pour le socialisme latino-américain. Ce qui implique des changements de comportement. Aussi bien la gauche sociale que la gauche politique doivent comprendre que la transformation sociale ne se produit pas naturellement, spontanément, pas plus qu’elle n’est le fruit d’une « concession généreuse » des puissants. La construction d’une quelconque force populaire contre le système, qui aspire à transformer qualitativement la société, nécessite forcément un instrument politique, c’est-à-dire un parti ou un front politique.
Mais les partis doivent également reconnaître que la reconstruction d’un projet d’avenir, dans lequel ils se rassembleraient avec la gauche sociale, requiert que soient exorcisées les pratiques et les vices du passé : dogmatisme, avant-gardisme, sectarisme, réductionnisme de classes, etc. …

Le nouveau modèle de parti dont la gauche latino-américaine a besoin est un parti tourné vers la société. Sa force ne doit pas se mesurer à son nombre d’adhérents mais à son influence dans la société. Il est également très important que le parti assume le combat contre toutes les formes d’oppression, défendant tous ceux qui sont victimes de discriminations et d’exclusion économiques, politiques, sociales et culturelles. C’est là précisément un autre aspect caractéristique du succès du PT.

Un nouvel Internationalisme

La rénovation des partis socialistes latino-américains nous amène à la nécessaire construction d’un nouvel internationalisme.
Dans ce domaine, il s’en faut de beaucoup que les partis socialistes d’Amérique Latine soient sensibilisés à la nécessité d’investir plus d’efforts sur le terrain international. L’Internationale Socialiste ne peut plus continuer à être, en Amérique Latine, un « club d’amis », sans influence sur la vie politique du continent, et dont les réunions ont un niveau de discussion théorique si pauvre.
Le défi essentiel du socialisme, en Amérique Latine et dans le monde, est de définir un véritable internationalisme, qui impliquerait nécessairement, pour les partis, un programme de gouvernement à court terme et un programme internationaliste à long terme, dont l’objectif ne peut être que la démocratie mondiale.
En tirant profit de l’avancée de partenaires importants dans la gauche, on pourrait créer les conditions d’un nouveau rapport de forces au niveau planétaire, qui rendrait possible la remise en cause critique d’initiatives telles que la zone de libre échange des Amériques (ALCA), jusqu’ici acceptées docilement par tous les gouvernements latino-américains et qui n’est rien d’autre qu’une « annexion par les Etats-Unis ».

En Amérique Latine, les conditions sont réunies pour définir des projets alternatifs ayant une assise populaire. Cependant, nous ne pouvons pas nous laisser aller au triomphalisme. La conquête d’espaces politiques importants ne signifie pas que nous, socialistes latino-américains, ayons déjà un projet alternatif global au système libéral.
Le politologue Immanuel WALLERSTEIN a écrit dans « Après le Capitalisme » que la crise actuelle est si profonde qu'il faudra beaucoup de temps – peut être deux décennies – avant que nous n'ayons une alternative claire au système. Le discours dominant nous répète, jour après jour, qu’il n’y a pas d’alternative possible. Après le triomphe de Lula, un nombre incalculable d'articles parus dans la presse, inféodée au système, a multiplié les avertissements : il ne serait donc pas « opportun » de mettre en œuvre des politiques qui « rompraient » avec le Consensus de Washington. Si Lula appliquait un programme socialiste, alors viendrait le chaos.
De nombreux sociaux-démocrates latino-américains ont fini par faire leurs ce discours. On leur a tellement dit qu'il n'y a pas d'alternatives qu'ils ont fini par le croire.

Qu'est-ce que le socialisme au début de ce nouveau siècle ? Une des conclusions de l'excellent livre de Donald SASSOON, « 100 ans de socialisme », c'est que le socialisme a échoué dans ses tentatives d’abolir le capitalisme. Le plus qu'il a pu faire a été de le « civiliser » grâce à l'Etat-Providence. Aujourd'hui, il semble que la tradition socialiste s'est mise sous le joug d'une sorte de libéralisme qui admet le besoin de certaines politiques égalitaristes, mais notre mouvement n'assume pas une rupture radicale avec la société capitaliste.
Je ne crois en aucune manière que c'est là que la mission historique du socialisme s'est épuisée. Je me refuse à croire que l'ordre social et économique actuel constitue « l'apogée de l'histoire humaine » comme l'assurait FUKUYAMA il y a trois ans.
La mondialisation libérale présente ce grand paradoxe que, d'un côté, cette révolution économique et les nouvelles technologies permettent l'intégration des peuples et des nations dans le progrès, mais que, de l'autre côté, elle promeut la rénovation des pratiques d'exploitation capitaliste les plus barbares.
Cet ordre, nourri par la stricte logique du profit, est indéfendable, que ce soit du point de vue économique, environnemental ou éthique. Son échec à assurer le vivre-ensemble et à garantir la démocratie est dû à la conception philosophique qui le sous-tend : le libéralisme tel qu'il existe, comme noyau de la pensée unique.
La mondialisation libérale en tant qu'idéologie implique toute une série de valeurs et d'activités que le socialisme ne peut accepter : l'individualisme égoïste, sans morale ni solidarité ; une compétition sans entraves, qui s’étend depuis la sphère du marché jusqu’à l'ensemble des relations humaines ; l'inégalité comme critère d'existence et comme fondement du fonctionnement du système ; la réussite sociale et l'argent comme éléments moteurs de l'être humain.
Du point de vue éthique, les valeurs du socialisme seront toujours supérieures. Pas seulement en tant que simple perspective philosophique, mais d'abord, fondamentalement, comme une aspiration, un objectif à atteindre.
Mais cette supériorité éthique n'est pas pertinente si nous ne construisons pas une alternative efficace au système de la mondialisation libérale. En Amérique Latine, nous ne l'avons pas définie, mais au moins, nous avons trouvé le chemin du changement social, et il y a des millions de latino-américains disposés à le suivre.

Je crois, comme l'a remarqué Martha HARNECKER, que cela pose pour la gauche la question de la remise en cause générale de la politique, pour la voir non comme « l'art du possible » mais comme « l'art de rendre possible l'impossible ». Mais il nous faut également recommencer à rêver, parce qu'une vie sans utopie n'est que l'antichambre de la mort.
Ce chemin passe, en Amérique Latine, par une radicalisation de la démocratie, par le renforcement de la participation et par un retour aux principes mêmes qui inspirèrent les précurseurs des idées socialistes dans notre continent il y a cent ans. Etre fiers de nos principes, c'est être fiers de la flamme, pas des cendres, a dit Jean JAURES. Cela signifie, pour nous, retrouver le peuple et les opprimés, que nous nous sommes engagés à défendre. Parce que c'est pour cela que nous faisons de la politique, pour changer la vie.

L'avenir appartient au socialisme !